L’histoire racontée au Puy

Depuis 1987, les chemins de Saint-Jacques sont Itinéraire Culturel Européen. Le Conseil de l’Europe leur a ainsi donné une notoriété plus grande qu’à aucune époque de l’histoire. Compostelle est devenue un symbole d’unité européenne vers lequel convergent chaque année des marcheurs venus de tous horizons par des chemins tracés pour eux dans les dernières décennies du XXe siècle. Les plus récents sont la via de la Plata qui vient du fond de l’Espagne rappelant un ancien itinéraire commercial et l’antique Via Regia qui joignait la Pologne à l’Allemagne prolongée maintenant jusqu’à Compostelle pour s’offrir aux pèlerins contemporains. Aujourd’hui la ville du Puy est mondialement connue comme « l’origine de la Via Podiensis vers Saint-Jacques-de-Compostelle ». Elle est pour 75% des pèlerins français le point de départ obligé. Le discours du site Internet de l’Office du Tourisme les y encourage. 

L’information de l’Office du tourisme

« Au XIe siècle, l’Evêque Gothescalk, qui passe pour être le premier pèlerin à s’être rendu à Saint-Jacques-de-Compostelle, décide d’associer plus étroitement la cité ponote et le sanctuaire espagnol. Pour renforcer cette volonté, il fit édifier en 962 une chapelle dédiée à Saint-Michel sur le rocher volcanique d’Aiguilhe. Au cours des siècles qui suivirent, le rayonnement du Puy-en-Velay ne fit que croître, attirant des millions de pèlerins venant se recueillir devant la statue de la Vierge Noire. Certains d’entre eux partaient ensuite pour un périple de plusieurs mois (1 600 km) vers le Finistère de la péninsule ibérique. C’est ce double mouvement qui constitue encore de nos jours la spécificité du sanctuaire vellave et de la route du Puy-en-Velay. Depuis décembre 1998, la cathédrale Notre-Dame du Puy, l’Hôtel-Dieu de la ville ainsi que sept tronçons du chemin entre le Puy-en-Velay et Ostabat sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. »

Des affirmations sans preuves

Peu versés dans l’histoire du pèlerinage et habitués à faire confiance, pèlerins et touristes acceptent ces propositions qui ne sont pourtant pas toutes d’égale valeur aux yeux de l’historien. Oui, le rayonnement médiéval du Puy est bien dû à la dévotion à la Vierge Noire qui a attiré des millions de pèlerins pendant des siècles (pour lesquels fut construit un nouvel hôtel-Dieu au XVe siècle). Mais, hormis quelques pèlerins pénitentiels, aucun pèlerin n’a laissé une trace permettant d’affirmer qu’il est ensuite allé à Compostelle. Oui, Le Puy peut s’enorgueillir d’avoir eu avec l’évêque Godescalc l’un des premiers grands personnages à faire le voyage de Compostelle en 951. Oui encore, ce même évêque a consacré la chapelle Saint-Michel l’Aiguilhe en 962. Mais aucun document n’autorise à établir un lien entre son voyage à Compostelle et l’édification de la chapelle. Est-ce pour faire mieux rêver ou mieux asseoir la renommée de la ville que l’histoire connue a été ainsi complétée par l’imagination ? L’historien respecte le silence des documents. D’autres les ont fait parler au bénéfice de la via Podiensis et de la ville du Puy. L’histoire inventée ayant été authentifiée par le Conseil de l’Europe puis par l’UNESCO il n’est pas étonnant de la retrouver sous toutes les plumes. En quelques décennies, elle a propulsé le sanctuaire marial du Puy au rang de ville-phare des chemins de Compostelle et des itinéraires Culturels Européens. Il existe pourtant une histoire vraie qui mérite d’être connue.

La route du Puy, dite Via Podiensis.

Cette histoire commence en 1866, lorsque Léopold Delisle, archiviste de la Bibliothèque Nationale à Paris trouve la mention suivante dans un manuscrit du Xe siècle (ms. lat. 2855) ayant appartenu à la cathédrale du Puy :

« … l’évêque Godescalc qui, pour faire oraison, quitta la région d’Aquitaine, en grande dévotion et accompagné d’une suite nombreuse, se rendit en hâte jusqu’aux confins de la Galice pour implorer humblement la miséricorde de Dieu et le suffrage de l’apôtre Jacques … Le très saint Godescalc a emporté ce petit livre d’Espagne en Aquitaine durant la saison d’hiver, au mois de janvier, alors que s’écoulait heureusement l’ère 989 (année 951) ».

Le voyage de Godescalc à Compostelle a donc bien eu lieu. Malheureusement aucune trace écrite ne permet d’en dire la raison. Une prière transcrite à la fin de ce même manuscrit explique que Godescalc est né le jour du martyre de saint Jacques et qu’il a reçu l’onction épiscopale à cette même date (25 juillet). Combien il est regrettable qu’il n’ait pas voué à saint Jacques sa chapelle de l’Aiguilhe ! Cette dévotion à saint Jacques justifie-t-elle un départ « en hâte » et en plein hiver ? Le manuscrit poursuit : « en ces mêmes jours mourut le roi de Galice, Ramire ». Godescalc n’est-il pas parti plutôt pour participer à la mise en place du nouveau roi, raison politique qui, à cette époque, n’exclut en rien une démarche simultanée de dévotion ? On sait que les relations entre la grande Aquitaine (qui incluait le Puy, rappelons-le) et la péninsule ibérique étaient régulières dès le Xe siècle. En 1866, les habitants du Puy avaient perdu depuis des siècles le souvenir de ce pèlerinage, même si le manuscrit avait été recopié au moins deux fois durant le Moyen Age. Léopold Delisle les informe dans un article publié dans une revue de Société Savante, les Annales de la Société académique du Puy. Cet article n’a ému que quelques savants locaux.

 L’indifférence de l’Eglise au XIXe

L’Eglise locale ne s’est pas souciée de ce passé retrouvé : en 1884 La Semaine Religieuse du diocèse du Puy ne consacre que quelques lignes à l’authentification des reliques de saint Jacques par le pape Léon XIII :

« A l’Espagne, dans le sanctuaire le plus glorieux, le plus vénéré, il (Léon XIII) a remis en honneur les reliques insignes de l’apôtre saint Jacques le Majeur et accordé le grand jubilé de pardon »

Ailleurs, plusieurs diocèses s’intéressent bien davantage à l’événement et publient intégralement la lettre papale recommandant d’annoncer cet événement pour qu’il « soit partout connu et que tous les chrétiens entreprennent les pieux pèlerinages à ce saint tombeau, comme nos ancêtres avaient coutume de le faire ». Cette coutume avait disparu du Puy.

Un évêque pèlerin pendant la guerre

Le silence dure jusqu’au 6 février 1940, date de la nomination d’un nouvel évêque, Mgr. Martin. Celui-ci fait figurer dans ses armoiries une coquille, « en souvenir du pèlerinage à pied à Compostelle qu’il avait accompli quand il était directeur des étudiants catholiques à Bordeaux », en 1935. Mgr. Martin connaissait le Guide du pèlerin, édité en latin en 1882 et quelque chanoine bibliothécaire a dû lui apprendre l’existence du pèlerinage de son lointain prédécesseur : les étoiles du 4e quartier de ses armoiries rappellent « la Voie Lactée ou chemin de Saint-Jacques qui unissait le Puy à Compostelle et traçait la route aux pèlerins ». Mais Mgr Martin arrive au Puy à une époque où il lui est impossible de créer des relations avec Compostelle. Cependant, comme l’a montré l’historien Michel Catala, ni la guerre civile ni la Seconde Guerre mondiale n’ont interrompu totalement les échanges entre la France et l’Espagne en particulier entre des groupes d’intellectuels catholiques.

Nommé archevêque de Rouen en 1948, Mgr Martin manifeste encore son intérêt pour Compostelle en devenant membre d’honneur de la Société des Amis de saint Jacques au côté de plusieurs de ces mêmes intellectuels. Ce sont eux qui organisent en 1951, alors que la frontière espagnole était encore fermée (elle ne fut rouverte qu’en 1953), la commémoration en Espagne du millénaire du pèlerinage de Godescalc au cours de plusieurs manifestations culturelles. En retour, en 1962 Le Puy célèbre avec faste le millénaire de la consécration de Saint-Michel l’Aiguilhe et invite son ancien évêque à la cérémonie présidée par le cardinal-archevêque de Compostelle. Celui-ci bénit des plaques commémoratives du pèlerinage à Saint-Jacques-des-Blats et sur l’Aubrac. Peut-être à la suite du succès de ces manifestations, le 18 février 1966, une délibération du conseil municipal donne le nom « rue de Compostelle » à la rue qui prolonge la rue Saint-Jacques et la rue des Capucins. Tout doucement entrait en gestation ce qui est maintenant appelé au Puy « le Saint-Jacques », comme on dit aussi « le Stevenson ».